Sophie Delaporte : Gueules cassées de la grande guerre. 2004; Agnès Viénot éditions ;263 pages.
Cet ouvrage paru en 2004 prend pour thème les fameuses « gueules cassées » de la première guerre mondiale, ces blessés de la face qui témoignèrent de l’horreur par laquelle le 20ème siècle débutait. Si les atteintes au visage n’étaient pas une nouveauté dans l’histoire de la guerre, la fréquence et la gravité accrues de ce type de blessure furent par contre une particularité du premier conflit mondial. « 11 à 14% des blessés français de la Grande Guerre l’ont été au visage » précise Sophie Delaporte dans son introduction. Deux facteurs expliquent ce fait :
- l’utilisation massive de l’artillerie dont les obus et leurs éclats contribuèrent à causer près de 80% des blessures subies.
- la durée même du conflit, s’étalant sur quatre années.
Le livre de Sophie Delaporte se compose de trois parties dont la première, intitulée « Quitter le champ de bataille », retrace le parcours du blessé du moment où il est récupéré sur le champ de bataille à son ou ses opérations éventuelles, à l’arrière, dans des centres spécialisés censés corriger les terribles dégâts fonctionnels et esthétiques infligés au front. L’auteur insiste notamment sur les délicates conditions de sauvetage des blessés, par des brancardiers souvent pris de jour pour cible par le feu ennemi, et qui devaient par conséquent évacuer les soldats de nuit, dans une obscurité presque totale. Souvent, ces brancardiers laissèrent pour mort nombre de soldats tombés dont les dégâts à la tête, au visage, n’auguraient aucun espoir de survie possible. L’auteur du livre pointe également le dysfonctionnement du Service de Santé de l’armée, non seulement les délais trop longs de l’évacuation, mais aussi les premiers soins donnés à ces blessures, soins appliqués par un personnel mal préparé et non formé aux premiers traitements à donner à ces plaies spécifiques , ce dont se plaignirent constamment les chirurgiens, regrettant les complications secondaires ( infections, cicatrisations vicieuses) qui hypothéquaient les chances d’une reconstruction faciale satisfaisante.
La fréquence des blessés de la face a généré la création d’une quinzaine de centres spécialisés à l’intérieur desquels œuvraient des médecins chirurgiens qui usèrent de différentes méthodes pour recomposer intégralement, mais plus souvent partiellement, malheureusement, des visages détruits, en lambeaux. Chirurgie réparatrice dans ses balbutiements qui avança à tâtons, parfois en expérimentant des greffes hasardeuses, comme celles tentées à partir de greffons prélevés sur des truies ou des veaux et qui débouchèrent par un rejet des receveurs. Certains médecins réussirent malgré tout, à l’aide de greffes cartilagineuses ou ostéo-périostiques (le périoste étant la membrane fibreuse qui entoure l’os), à reconstituer peu ou proue des visages, des mâchoires, des nez… Néanmoins, de l’aveu même des chirurgiens, ces résultats furent dans l’ensemble décevants. Il suffit de lire l’avis écrit en 1940 par le docteur Virenque, cité à la page 129 : « Depuis vingt ans, il nous a été donné d’examiner un grand nombre de mutilés. Les résultats étaient souvent loin d’être satisfaisants ». Et que dire du désabusement du docteur Verneuil en présence d’un cas de rhinoplastie à l’Académie de médecine : « Le malade était affreux avant l’opération, il est maintenant ridicule » (page 133). L’iconographie, certes choquante mais toujours au service du propos de l’auteur, qui jalonne le livre permet au lecteur de prendre la mesure à la fois de la violence subie par les soldats, inscrite dans les déformations affreuses du visage, et des reconstructions partielles dissimulant mal le traumatisme initial.
La seconde partie de l’ouvrage, ayant pour titre « La blessure au visage : une question d’identité » revient justement sur ce traumatisme et sur son acceptation, ou non, par le blessé et aussi par les autres, l’entourage proche ou les personnes de l’extérieur. Sophie Delaporte souligne l’importance cruciale du fait que les blessés de la face furent regroupés dans des institutions spécialisées ; ainsi ils eurent tôt le sentiment d’appartenir à ce que l’on pourrait dénommer une « communauté de souffrance ». Partageant la même atteinte à leur identité personnelle, les soldats bénéficièrent mutuellement d’un soutien moral et même d’une camaraderie qui pouvait être perçue comme la continuation de celle du front. Ainsi ce témoignage d’un soldat reproduit par l’auteur à la page 144 : « Nous aurions pu désespérer de tout […] si dès notre arrivée dans les hôpitaux, dès nos premiers contacts avec les autres blessés de la face, nous n’avions pas eu l’impression rassurante que la nature même de notre blessure nous rapprocherait les uns des autres d’une façon tout à fait exceptionnelle ». Parce que le visage est le lieu même de l’identité individuelle, là où s’inscrit et se reflète l’image de soi, l’épreuve du miroir était souvent vécue en commun, sous le regard du personnel soignant et des autres blessés. Souvent aussi, la possession d’un miroir était interdite dans les salles communes. Il fallait donc préparer le patient à la découverte de son nouveau visage et lui éviter le traumatisme d’une déperdition complète de son identité physique, et psychique. La communauté de ces « frères de souffrance » permettait aussi de relativiser son propre cas individuel en se confrontant à ses voisins plus malchanceux, ainsi, comme le note l’auteur, « une hiérarchie s’établissait […] entre les défigurés de la Grande Guerre, une hiérarchie bien différente de celle du front : une gradation par la laideur. En ironisant sur l’aspect des autres, chacun minimisait l’aspect repoussant de sa propre apparence ». Une ironie qui s’exprima aussi dans le journal que les mutilés de la face créèrent, un journal intitulé La Greffe Générale, calembour agrémenté de la devise suivant : Rire quand même. Cet exemple suffit à montrer qu’un certain humour accompagnait, malgré tout, l’humeur de ces soldats blessés non seulement dans leur intégrité physique, mais au cœur même de leur identité personnelle et même humaine.
L’humain ne se définit pas, il se reconnaît, avant tout ; et c’est justement l’acte d’être reconnu en tant qu’individu ayant une histoire propre, des liens familiaux, sentimentaux, en dépit de cette nouvelle monstruosité, qui était le moment le plus redouté par les mutilés. Sophie Delaporte, s’appuyant sur le témoignage d’Henriette Rémi, une infirmière bénévole ayant œuvré au sein d’un centre spécialisé durant le conflit, rapporte ce cas poignant d’un soldat nommé Lazé qui, accompagné par l’infirmière, visite sa famille lors d’une permission accordée. Le soldat prend son fils Gérard dans ses bras, relate Henriette Rémi. « Gérard agite ses bras, ses jambes. Son père, déconcerté, le pose à terre. Et Gérard s’enfuit, plus vite encore qu’il n’est venu, en criant d’une voix terrifiée : « Pas papa ! Pas papa ! » Lazé est atterré, anéanti, comme figé sur place. Tout à coup, il saisit sa tête dans ses mains : « Imbécile, imbécile ! Mais aussi, est-ce que je pouvais savoir que je suis si horrible ! […] Avoir été un homme, avoir mis toutes ses forces à réaliser en plein ce que ce mot veut dire et n’être plus que ça. Un objet de terreur pour son propre enfant, une charge quotidienne pour sa femme, une honte pour l’humanité. Laissez-moi mourir ». Le soldat se suicidera dès son retour à l’hôpital.
Le drame glaçant du soldat Lazé ne fut qu’un cas assez rare. Il témoigne bien sûr de l’épreuve attendue et redoutée de la confrontation avec les proches. Souvent, les infirmières, lors de la première visite, guidaient ces proches à travers la salle commune et s’attardaient à leur présenter les cas les plus graves, cela afin de les préparer à la découverte pénible qu’ils allaient faire, en atténuant tant bien que mal l’horreur de ne plus reconnaître le visage massacré de l’être aimé. L’apparence hideuse du père, du fils ou du mari retrouvé était parfois difficilement soutenable. L’exemple raconté par Henriette Rémi est éloquent : « Aujourd’hui il est heureux. Sa femme doit venir […]. Elle m’embrassera, elle m’embrassera, et tout le reste sera oublié. Ce baiser je l’attends depuis des mois. Et elle est venue, la bonne, la douce petite femme. Mais devant ce front sillonné de cicatrices, devant cette absence de nez, devant cette face ravagée, elle s’effondre. Lui, de ses mains maladroites, la cherche. Et les yeux suppliants se tournent vers elle, et les lèvres gonflées se tendent : -- Embrasse-moi, embrase-moi ! Mais elle, affolée, se dégage et se sauve : -- je ne peux pas…je ne peux pas ! » (page 173). Une autre infirmière, Elisabeth Baillaud, confie dans ses mémoires : « Je me rappelle un grand blessé de la face (un trou au milieu du visage) qui était allé en permission. En rentrant, il me dit : «- Mademoiselle, je ne demanderai plus jamais de permission - et pourquoi Canuet ? – Ma mère ne m’a pas reconnu » » (page 174).
On comprend mieux l’importance des liens tissés entre le personnel médical et les patients. Les infirmières, notamment, dispensatrices des soins, des paroles rassurantes, et qui s’efforçaient de considérer les blessés sans frayeur ni pitié. D’ailleurs, la sortie de la guerre vit se multiplier les mariages entre infirmières et anciens patients, ce qui démontre que de réels liens affectifs se nouaient, au-delà, on le voit, de la simple bienveillance professionnelle. Henriette Rémi porte un jugement sévère sur ces jeunes infirmières bénévoles bien attentionnées qui découvraient les mutilés de la face pour la première fois : « Ces poules mouillées […] arrivent un matin, pleines de toutes les bonnes intentions dont est pavé l’enfer et s’enfuient, apeurées au bout de quelques heures, si ce n’est de quelques minutes. » Les rapports de confiance, teintés de paternalisme, avec les chirurgiens permettaient également aux mutilés de garder espoir ; ces derniers investissaient d’énormes attentes envers ce médecin perçu « comme un sculpteur, un artiste » censé leur redonner un aspect pleinement humain.
Ces soldats blessés portant sur eux l’humanité mise en péril par la destruction guerrière furent choisis pour encadrer les délégations internationales lors de la signature du traité de paix à Versailles en 1919, ceci afin de montrer crûment aux vaincus, considérés comme les responsables du conflit, le préjudice physique et moral dont ils étaient à jamais les coupables. Georges Clemenceau, réputé d’une froideur à toute épreuve, leur serra la main, les yeux embués de larmes.
La troisième et dernière partie du livre retrace les étapes de l’Union des blessés de la face, créée pour aider matériellement et moralement les mutilés qui peinaient à retrouver une place dans la vie civile, professionnellement ou affectivement. Une association se mit donc en place, la première à se déterminer par le type de blessure reçue au front guerrier. Ainsi fut acheté un château entouré d’un grand domaine à Moussy-le-Vieux, en Seine-et-Marne, afin de recevoir pour un séjour de durée variable les blessés de la face qui retrouvaient d’anciens, et de nouveaux, compagnons de souffrance. Certains pensionnaires y vivaient continûment. Structure d’aide et de sociabilité, l’Union des blessés de la face permit donc à ces anciens soldats de se sentir moins isolés et de supporter, d’accepter autant que faire se peut, cette nouvelle identité marquée par la guerre dont la violence et l’horreur annoncèrent, en quelque manière, les monstruosités à venir du siècle commençant.