Les regards perdus de Duane Hanson

Posté par lalanterne2 le 29 août 2010

           Du 21 avril au 15 août 2010, le parc de la Villette proposait une exposition du sculpteur américain Duane Hanson, bien connu pour sa Supermarket Lady. Le pavillon Paul Delouvrier présentait ainsi une vingtaine de figures de l’artiste mort en 1996, représentant du courant hyperréaliste.

            L’hyperréalisme pourrait se résumer à l’impression suivante : lorsque vous pénétrez dans la salle, le temps d’une confusion de quelques fractions de seconde, vous prenez les figurines pour des visiteurs et vice-versa, si d’aventure le spectateur reste pétrifié d’attention. Duane Hanson façonne des personnages grandeur nature, avec un matériau se rapprochant au mieux de la texture de la chair humaine ; il utilise également d’authentiques vêtements et objets pour parer ses créations : chemise à fleur, salopettes, maillot de bain,  planche de surf, tondeuse à gazon d’une fameuse marque américaine, cannettes très populaires, balais, échafaudages de bois,  j’en passe…

            Hanson choisit pour sujets des personnages de la vie quotidienne américaine, dans leurs activités de loisirs ou professionnelles. Vous croisez, dès l’entrée, une pom pom girl, puis circulez parmi un vieux couple de retraités assis sur un banc, un étudiant, une femme de ménage, des ouvriers en pause sur un chantier, un médecin, un bedonnant sur sa tondeuse à gazon, une vieille dame tricotant…

            Le regard de ses figures de cire est proprement insaisissable. Les yeux semblent fixer un point au loin, et l’inexpressivité de ce regard, accentué pour les bouches fermées ou bien le désespoir qu’on veut bien y déceler, interpelle le spectateur. C’est qu’il souligne le cruel contraste entre la position figée du personnage dans son rôle social, professionnel, ou dans les attributs et attitudes que la société de loisirs lui oblige de revêtir, et le vide existentiel, intérieur, la carence d’épanouissement qui s’y reflète. Regard perdu, froid, révélant le néant, la désillusion, l’ennui… et qui à force d’être reproduit de figure en figure, met mal à l’aise le spectateur. Car la critique de la société américaine qu’a faite Hanson est bien évidemment opérante pour la notre, et plus généralement pour la société occidentale. Elle est aussi une mise en garde, un conseil pour qui veut bien le percevoir : la réalisation extérieure ou l’occupation, l’habitation, des cadres socioprofessionnels, bien qu’elle puisse y contribuer, ne peut suffire à la réalisation de notre être intime…

             Dénonciation du bonheur promis, de l’American Way of life, charge contre le plaisir à consommer, contre l’injonction à la joie perpétuelle (tout se résume dans cette pom-pom girl désœuvrée aux bras ballants). Personnages familiers, proches, mais figés, pétrifiés dans une détermination sociale et culturelle subie et contrainte, avec malgré tout, dans le regard,  un reste d’humanité, même si désabusée, qui erre et s’étale tout autour des visiteurs.

Quelques liens utiles : http://fr.wikipedia.org/wiki/Duane_Hanson

                                http://www.villette.com/fr/parc-villette-agenda/spectacles-tous/duane_hanson.htm

                               http://www.moreeuw.com/histoire-art/biographie-duane-hanson.htm

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Lecture des « Gueules cassées de la grande guerre » de Sophie Delaporte.

Posté par lalanterne2 le 28 août 2010

           

 Sophie Delaporte : Gueules cassées de la grande guerre. 2004; Agnès Viénot éditions ;263 pages.

         Cet ouvrage paru en 2004 prend pour thème les fameuses « gueules cassées » de la première guerre mondiale, ces blessés de la face qui témoignèrent de l’horreur par laquelle le 20ème siècle débutait. Si les atteintes au visage n’étaient pas une nouveauté dans l’histoire de la guerre, la fréquence et la gravité accrues de ce type de blessure furent par contre une particularité du premier conflit mondial. « 11 à 14% des blessés français de la Grande Guerre l’ont été au visage » précise Sophie Delaporte dans son introduction.  Deux facteurs expliquent ce fait :

                                    - l’utilisation massive de l’artillerie dont les obus et leurs éclats contribuèrent à causer près de 80% des blessures subies.

                                    - la durée même du conflit, s’étalant sur quatre années.

            

        Le livre de Sophie Delaporte se compose de trois parties dont la première, intitulée « Quitter le champ de bataille », retrace le parcours du blessé du moment où il est récupéré sur le champ de bataille à son ou ses opérations éventuelles, à l’arrière, dans des centres spécialisés censés corriger les terribles dégâts fonctionnels et esthétiques infligés au front. L’auteur insiste notamment sur les délicates conditions de sauvetage des blessés, par des brancardiers souvent pris de jour pour cible par le feu ennemi, et qui devaient par conséquent évacuer les soldats de nuit, dans une obscurité presque totale. Souvent, ces brancardiers laissèrent pour mort nombre de soldats tombés dont les dégâts à la tête, au visage, n’auguraient aucun espoir de survie possible. L’auteur du livre pointe également le dysfonctionnement du Service de Santé de l’armée, non seulement les délais trop longs de l’évacuation, mais aussi les premiers soins donnés à ces blessures, soins appliqués par un personnel mal préparé et non formé aux premiers traitements à donner à ces plaies spécifiques , ce dont se plaignirent constamment les chirurgiens, regrettant les complications secondaires ( infections, cicatrisations vicieuses) qui hypothéquaient les chances d’une reconstruction faciale satisfaisante.

         La fréquence des blessés de la face a généré la création d’une quinzaine de centres spécialisés à l’intérieur desquels œuvraient des médecins chirurgiens qui usèrent de différentes méthodes pour recomposer intégralement, mais plus souvent partiellement, malheureusement, des visages détruits, en lambeaux. Chirurgie réparatrice dans ses balbutiements qui avança à tâtons, parfois en expérimentant des greffes hasardeuses, comme celles tentées à partir de greffons prélevés sur des truies ou des veaux et qui débouchèrent par un rejet des receveurs. Certains médecins réussirent malgré tout, à l’aide de greffes cartilagineuses ou ostéo-périostiques (le périoste étant la membrane fibreuse qui entoure l’os), à reconstituer peu ou proue des visages, des mâchoires, des nez… Néanmoins, de l’aveu même des chirurgiens, ces résultats furent dans l’ensemble décevants. Il suffit de lire l’avis écrit en 1940 par le docteur Virenque, cité à la page 129 : « Depuis vingt ans, il nous a été donné d’examiner un grand nombre de mutilés. Les résultats étaient souvent loin d’être satisfaisants ». Et que dire du désabusement du docteur Verneuil en présence d’un cas de rhinoplastie à l’Académie de médecine : « Le malade était affreux avant l’opération, il est maintenant ridicule » (page 133).   L’iconographie, certes choquante mais toujours au service du  propos de l’auteur,  qui jalonne le livre  permet au lecteur de prendre la mesure à la fois de la violence subie par les soldats, inscrite dans les déformations affreuses  du visage, et des reconstructions partielles dissimulant mal le traumatisme initial.

       

         La seconde partie de l’ouvrage, ayant pour titre « La blessure au visage : une question d’identité » revient justement sur ce traumatisme et sur son acceptation, ou non, par le blessé et aussi par les autres, l’entourage proche ou les personnes de l’extérieur. Sophie Delaporte souligne l’importance cruciale du fait que les blessés de la face furent regroupés dans des institutions spécialisées ; ainsi ils eurent tôt le sentiment d’appartenir à ce que l’on pourrait dénommer une « communauté de souffrance ». Partageant la même atteinte à leur identité personnelle, les soldats bénéficièrent mutuellement d’un  soutien moral et même d’une camaraderie qui pouvait être perçue comme la continuation de celle du front. Ainsi ce témoignage d’un soldat reproduit par l’auteur à la page 144 : « Nous aurions pu désespérer de tout […] si dès notre arrivée dans les hôpitaux, dès nos premiers contacts avec les autres blessés de la face, nous n’avions pas eu l’impression rassurante que la nature même de notre blessure nous rapprocherait les uns des autres d’une façon tout à fait exceptionnelle ». Parce que le visage est le lieu même de l’identité individuelle, là où s’inscrit et se reflète l’image de soi, l’épreuve du miroir était souvent vécue en commun, sous le regard du personnel soignant et des autres blessés. Souvent aussi, la possession d’un miroir était interdite dans les salles communes. Il fallait donc préparer le patient à la découverte de son nouveau visage et lui éviter le traumatisme d’une déperdition complète de son identité physique, et psychique. La communauté de ces « frères de souffrance » permettait aussi de relativiser son propre cas individuel en  se confrontant à ses voisins plus malchanceux, ainsi, comme le note l’auteur, « une hiérarchie s’établissait […] entre les défigurés de la Grande Guerre, une hiérarchie bien différente de celle du front : une gradation par la laideur. En ironisant sur l’aspect des autres, chacun minimisait l’aspect repoussant de sa propre apparence ». Une ironie qui s’exprima aussi dans le journal que les mutilés de la face créèrent, un journal intitulé La Greffe Générale, calembour agrémenté de la devise suivant : Rire quand même. Cet exemple suffit à montrer qu’un certain humour accompagnait, malgré tout, l’humeur de ces soldats blessés non seulement dans leur intégrité physique, mais au cœur même de leur identité personnelle et même humaine.

         L’humain ne se définit pas, il se reconnaît, avant tout ; et c’est justement l’acte d’être reconnu en tant qu’individu ayant une histoire propre, des liens familiaux, sentimentaux, en dépit de cette nouvelle monstruosité, qui était le moment le plus redouté par les mutilés. Sophie Delaporte, s’appuyant sur le témoignage d’Henriette Rémi, une infirmière bénévole ayant œuvré au sein d’un centre spécialisé durant le conflit, rapporte ce cas poignant d’un soldat nommé Lazé qui, accompagné par l’infirmière, visite sa famille lors d’une permission accordée. Le soldat prend son fils Gérard dans ses bras, relate Henriette Rémi. « Gérard agite ses bras, ses jambes. Son père, déconcerté, le pose à terre. Et Gérard s’enfuit, plus vite encore qu’il n’est venu, en criant d’une voix terrifiée : « Pas papa ! Pas papa ! » Lazé est atterré, anéanti, comme figé sur place. Tout à coup, il saisit sa tête dans ses mains : « Imbécile, imbécile !  Mais aussi, est-ce que je pouvais savoir que je suis si horrible ! […] Avoir été un homme, avoir mis toutes ses forces à réaliser en plein ce que ce mot veut dire et n’être plus que ça. Un objet de terreur pour son propre enfant, une charge quotidienne pour sa femme, une honte pour l’humanité. Laissez-moi mourir ». Le soldat se suicidera dès son retour à l’hôpital.

         Le drame glaçant du soldat Lazé ne fut qu’un cas assez rare. Il témoigne bien sûr de l’épreuve attendue et redoutée de la confrontation avec les proches. Souvent, les infirmières, lors de la première visite, guidaient  ces proches à travers la salle commune et s’attardaient à leur présenter les cas les plus graves, cela afin de les préparer à la découverte pénible qu’ils allaient faire, en atténuant tant bien que mal l’horreur de ne plus reconnaître le visage massacré de l’être aimé. L’apparence hideuse du père, du fils ou du mari retrouvé était parfois difficilement soutenable. L’exemple raconté par Henriette Rémi est éloquent : « Aujourd’hui il est heureux. Sa femme doit venir […]. Elle m’embrassera, elle m’embrassera, et tout le reste sera oublié. Ce baiser je l’attends depuis des mois. Et elle est venue, la bonne, la douce petite femme. Mais devant ce front sillonné de cicatrices, devant cette absence de nez, devant cette face ravagée, elle s’effondre. Lui, de ses mains maladroites, la cherche. Et les yeux suppliants se tournent vers elle, et les lèvres gonflées se tendent : -- Embrasse-moi, embrase-moi ! Mais elle, affolée, se dégage et se sauve : -- je ne peux pas…je ne peux pas ! » (page 173). Une autre infirmière, Elisabeth Baillaud, confie dans ses mémoires : « Je me rappelle un grand blessé de la face (un trou au milieu du visage) qui était allé en permission. En rentrant, il me dit :  «- Mademoiselle, je ne demanderai plus jamais de permission -  et pourquoi Canuet ? – Ma mère ne m’a pas reconnu » » (page 174).

        On comprend mieux l’importance des liens tissés entre le personnel médical et les patients. Les infirmières, notamment, dispensatrices des soins, des paroles rassurantes, et qui s’efforçaient de considérer les blessés sans frayeur ni pitié. D’ailleurs, la sortie de la guerre vit se multiplier les mariages entre infirmières et anciens patients, ce qui démontre que de réels liens affectifs se nouaient, au-delà, on le voit, de la simple bienveillance professionnelle. Henriette Rémi porte un jugement sévère sur ces jeunes infirmières bénévoles bien attentionnées qui découvraient les mutilés de la face pour la première fois : « Ces poules mouillées […] arrivent un matin, pleines de toutes les bonnes intentions dont est pavé l’enfer et s’enfuient, apeurées au bout de quelques heures, si ce n’est de quelques minutes. » Les rapports de confiance, teintés de paternalisme, avec les chirurgiens permettaient également aux mutilés de garder espoir ; ces derniers investissaient d’énormes attentes envers ce médecin perçu  « comme un sculpteur, un artiste » censé leur redonner un aspect pleinement humain.

        Ces soldats blessés portant sur eux l’humanité mise en péril par la destruction guerrière furent choisis pour encadrer les délégations internationales lors de la signature du traité de paix à Versailles en 1919, ceci afin de montrer crûment aux vaincus, considérés comme les responsables du conflit, le préjudice physique et moral dont ils étaient à jamais les coupables. Georges Clemenceau, réputé d’une froideur à toute épreuve, leur serra la main, les yeux embués de larmes.

        

         La troisième et dernière partie du livre retrace les étapes de l’Union des blessés de la face, créée pour aider matériellement et moralement les mutilés qui peinaient à retrouver une place dans la vie civile, professionnellement ou affectivement. Une association se mit donc en place, la première à se déterminer par le type de blessure reçue au front guerrier. Ainsi fut acheté un château entouré d’un grand domaine à Moussy-le-Vieux, en Seine-et-Marne, afin de recevoir pour un séjour de durée variable les blessés de la face qui retrouvaient d’anciens, et de nouveaux,  compagnons de souffrance. Certains pensionnaires y vivaient continûment. Structure d’aide et de sociabilité, l’Union des blessés de la face permit donc à ces anciens soldats de se sentir moins isolés et de supporter, d’accepter autant que faire se peut, cette  nouvelle identité marquée par la guerre dont la violence et l’horreur annoncèrent, en quelque manière, les monstruosités à venir du siècle commençant.

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Critique de la préface de : Le Crépuscule d’une idole, l’affabulation freudienne de Michel Onfray

Posté par lalanterne2 le 24 août 2010

      Michel Onfray est le Nietzsche français. C’est le verdict qui s’impose pour tout lecteur attentif à la préface de l’auteur qui introduit son dernier livre polémique consacré à Freud : Le Crépuscule d’une idole, l’affabulation freudienne, parue en 2010 chez Grasset. Onfray reprend pour titre celui, légèrement modifié, d’une des ultimes œuvres de Nietzsche. C’est dire le projet ambitieux et le glorieux patronage  de l’auteur français. En exergue est reproduit un long extrait de Par delà le Bien et le Mal qui présente la perspective qu’Onfray va adopter pour se livrer à sa critique de Freud. Tournons la page… et nous constatons que l’ouvrage est dédié à Diogène de Sinope ! Ne doutons pas que le cynique grec se réjouisse outre-tombe d’un tel hommage.        

        Lisons le corps de la préface. Après une présentation autobiographique  de sa rencontre, intellectuelle,  avec Freud,  et son approche partielle (seulement « 2 500 pages » !) de la psychanalyse lorsqu’il devait l’enseigner à ses élèves lycéens, Onfray présente, sous-forme de « cartes postales », les clichés de la psychanalyse , des clichés auxquels, il l’avoue, il a lui-même souscrit, ce qui, pour un individu se considérant philosophe, a de quoi surprendre, au regard de la définition qu’il fournit de ces « cartes postales », c’est-à-dire « …le fragment sec d’une réalité humide, une performance scénographique qui dissimule les coulisses, un morceau du monde lyophilisé et présenté sous ses meilleurs atours, un animal empaillé, un faux-semblant… » La citation a le mérite à la fois de bien préciser la pauvreté de contenu de la « carte postale » et… le style lourdement imagé de l’écrivain Onfray.  Ces clichés sont donc à la base d’une certaine vulgate relayée par la « plupart des élites intellectuelles » et par la « machinerie idéologique » qui répandent des « erreurs devenue vérités à force de répétitions ». Onfray annonce la couleur : il va déconstruire chacune de ces « cartes postales » et rétablir la vraie valeur de la psychanalyse et de son éminent et prétendu fondateur, ce qu’il inscrit modestement dans son entreprise de Contre-histoire de la philosophie, une histoire de la « philosophie oubliée » mais heureusement sauvée par l’enseignement de notre auteur au sein de son Université Populaire de Caen, fondée par ses soins. 

              Onfray, dans le droit fil de ce qu’il nomme son « histoire nietzschéenne de la philosophie », c’est-à-dire une manière de considérer les systèmes et doctrines philosophiques comme émanant du corps physique de leurs auteurs, va donc proposer dans l’ouvrage, « une histoire nietzschéenne de Freud, du freudisme et de la psychanalyse », à savoir « l’histoire du travestissement freudien de cet inconscient en doctrine ». Sous l’auspice d’une telle déclaration, le lecteur est légitimement en droit d’attendre une œuvre fine et intellectuellement ambitieuse.        

            Ensuite, à la page 33,  Michel Onfray évoque ses cours à l’Université Populaire, des cours qui drainent « parfois plus de mille personnes » ! Bravo ! Des séances de deux heures dont la première, la leçon magistrale, réclame au professeur Onfray plus de trente heures de travail ! Bravo ! Le deuxième moment consiste en un échange entre les auditeurs et l’enseignant qui « répond aux questions, et ce en direct, sans filet. Evidemment, quelques-unes d’entre elles sont préparées, averties, spécialisées parfois jusqu’au chausse-trape, ce qui [le] réjouit : on ne s’expose pas philosophiquement sur scène sans avoir travaillé, et, si l’on a fourni le labeur nécessaire, il n’y a rien à craindre. » Que penser de cet étalage de savoir-faire ? L’auditeur des cours de l’UP de Caen est sagement mis en garde : il ne mettra pas en difficulté le professeur Onfray, quand bien même ses questions seraient les plus travaillées et les plus pertinentes. Michel Onfray aura réponse à tout.  On se demande bien pourquoi l’auteur nous fait partager de tels détails, qui, certes louables, gagneraient à ne pas être exposés  aussi ostensiblement dans un ouvrage aussi sérieux. 

        « On doit donc avoir travaillé tous les dossiers, et dans le détail. »Ah, c’était donc ça. 

           Onfray a soudain eu la révélation de « l’affabulation freudienne » en lisant le fameux Livre noir de la psychanalyse, ouvrage polémique sorti en 2005, contestant le bien-fondé de la science psychanalytique et accusant Freud d’être un menteur, d’avoir travesti le résultat de ses recherches, arguant de nombreuses guérisons qui n’en furent pas, de s’être livré à la destruction d’une correspondance compromettante, notamment celle échangée avec Fliess, etc… 

            D’abord sceptique, Michel Onfray ne daigne lire ce tissu de critiques trop grossières pour être légitimement fondées. « Or j’ai lu ces livres : ils disent vrai… » affirme-t-il péremptoirement.  

           Etonnante assurance en cette page 33 : le philosophe valide les critiques du Livre noir en les érigeant en vérité.  Par cela, Michel Onfray n’est déjà plus un philosophe mais un sage ! Et son livre va dès lors nous démontrer, mieux,  nous révéler la vraie nature de la psychanalyse. Le lecteur est dorénavant impatient de dévorer le livre qui s’annonce si sulfureux et définitif.         

           Cessant d’être berné par les théories et concepts fumeux de Freud, Onfray s’affranchit donc des « cartes postales punaisés si longtemps à [son] mur ». Curieusement, il annonce dès sa préface le résultat de son enquête -on s’en doute- très fouillée, en soumettant une série de contre-cartes postales. Par exemple, je cite : « Freud a formulé son hypothèse de l’inconscient dans un bain historique dix-neuvièmiste suite à de nombreuses lectures, notamment philosophiques (Schopenhauer et Nietzsche pour les plus importantes), mais également scientifiques ». Loin d’être une surprenante affirmation, cette paternité de l’idée d’inconscient chez de glorieux prédécesseurs est somme toute l’évidence même pour tout lecteur qui commence à s’intéresser à l’aventure de la psychanalyse. Les autres cartes postales portent davantage la marque du penseur Onfray, ainsi de la n°7 : « Loin d’être universel, le complexe d’Œdipe manifeste le souhait infantile du seul Sigmund Freud », ce qui illustre le projet de l’ouvrage exposé à la page 39 : « La psychanalyse, c’est la thèse de ce livre, est une discipline vraie et juste tant qu’elle concerne Freud et personne d’autre. Les concepts de l’immense saga freudienne lui servent d’abord à penser sa propre vie, à mettre de l’ordre dans son existence ». L’idée est évidemment à débattre, à condition que les arguments de la thèse soient pertinemment choisis et rationnellement exposés. Avant cela, on peut d’ors et déjà s’étonner du choix d’Onfray de proposer ses conclusions dès la préface et surtout sous la forme de « contre-cartes postales » puisqu’il a lui-même dénigré la nature de ces clichés qui véhiculaient tant d’erreurs et de sottises. Provocation dans le meilleur des cas. Sans doute.        

           « La psychanalyse constitue l’autobiographie d’un homme qui s’invente un monde pour vivre avec ses fantasmes – comme n’importe quel philosophe… » Ainsi, à la page 40, pourrait se terminer sans ridicule la préface d’Onfray. Mais l’invétéré nietzschéen autoproclamé ne peut s’empêcher de le repréciser et de, croit-il, rendre hommage à son maître à penser. Il faut citer l’extrait en sa presqu’intégralité pour prendre la mesure de la risible fatuité de son auteur : « Je conclurai cette analyse nietzschéenne de Freud avec… Nietzsche qui fournit par-devers lui une réponse à la question Que faire de la psychanalyse ? avec cette phrase de L’Antéchrist. Sous-tendue par un formidable humour, elle livre une formule utile à la résolution de notre problème : « Au fond il n’y eut qu’un seul chrétien et il est mort sur la croix », écrit le père de Zarathoustra… Nous pourrions donc ajouter pour notre part, en heureux complice du grand rire nietzschéen : « Au fond, il n’y eut qu’un seul freudien et il est mort dans son lit à Londres le 23 septembre 1939 ». 

           Le procédé de reprise, et même d’identification, ne serait que grotesque si la qualité du livre s’élevait à la hauteur intellectuelle du philosophe allemand. Mais l’écart entre la lignée philosophique annoncée et l’inconsistance du livre révèle, outre le ridicule, l’imposture intellectuelle d’Onfray. 

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